Araki rit

Le billet d'aujourd'hui n'est absolument pas un test 
logiciel, je laisse ça aux amateurs du genre donc ne 
vous attendez pas à un article technique. Bonne lecture. 

L’urgence climatique est partout : la Sibérie devient Sahara, l’Amazonie charbon de bois et le Pacifique tout en plastique. Jusque-ici, la photographie se faisait témoin de tout cela, mais une nouvelle étape a été franchie depuis peu et vient tout chambouler jusque dans nos logiciels préférés. Ainsi depuis peu Photoshop, comme Luminar auparavant, vous permet de changer drastiquement le ciel – et donc quasiment la météo – de vos images.

Lisant les derniers messages sur le groupe Discord de photographes que je fréquente, je tombe sur une vidéo du photographe-youtuber Serge Ramelli, postée plutôt à titre humoristique je suppose, comparant les résultats donnés par Photoshop et Luminar dans le changement automatique de ciel sur diverses photographies de paysage. Alors j’ai regardé la vidéo, et j’ai eu envie d’essayer moi aussi, de changer des ciels.

Youtube video by Serge Ramelli
Serge Ramelli, utilisateur reconnu des logiciels de retouche, s’essaye à Photoshop 21

Changer de ciel

L’esthétique

Ma version de Photoshop a jour, j’ai ouvert le logiciel pour m’essayer au changement de ciel (Pour celles et ceux qui se demandent, c’est simple : Edition / changement de ciel). Comme beaucoup de monde j’imagine, j’ai pris un paysage assez simple pour tester les quelques ciels proposés par Photoshop, et j’ai été surpris du résultat assez précis et très facile à obtenir.

Le résultat est assez bluffant je trouve, saurez vous distinguer l’originale de la retouchée ? Bon c’est pas vraiment mon domaine, donc peut-être qu’un élément vous sautera aux yeux et vous donnera tout de suite la réponse.

L’esthétique est donc le but premier de cette possibilité logicielle : je peux changer un ciel voilé par la lumière rasante du soleil rougeoyant les nuages bas et c’est très très joli. On devrait même pouvoir rajouter des voies lactées un peu partout bientôt.

Enivré par la beauté du premier résultat, j’ai voulu continuer avec une autre photo, prise en Corée.

Le sens de l’image

Regardez la photographie de cette dame séoulite qui étend son linge sous ce magnifique ciel bleu.

Woman hanging clothes to dry, Seoul, Korea
Il fait beau, l’occasion parfaite pour faire sécher son linge.

Regardez ensuite cette même image, avec un ciel très menaçant.

Woman taking off drying clothes, weather is bad. Seoul, Korea.
L’orage menace, il faut vite rentrer le linge.

Je n’ai ici pas uniquement changé la météo de ma photo, mais la lecture que peut en avoir le spectateur. Sur la première photo l’histoire serait « la dame étend son linge parce qu’il fait beau » et sur la seconde « La dame range son linge parce que l’orage menace« .
J’aurais pu, moyennant quelques retouches supplémentaires, y mettre un coucher de soleil et là encore changer l’histoire : « Le soleil se couche, il est temps pour la dame de ranger son linge avant que la nuit tombe« .

Me voici avec une photo et trois histoires, en deux minutes de manipulation du ciel. Est-ce malhonnête de changer l’esthétique d’une photo ? Pas vraiment. Est-ce honnête de changer le sens d’une image ? Pas vraiment non plus.

Si Photoshop et Luminar ont inclus ces possibilités, c’est sûrement suite à de nombreuses demandes des utilisateurs, et certains comme M.Ramelli l’ont bien compris en vendant des « packs de ciels » prêts à l’emploi, ça ne reste qu’une variante des nombreux presets que l’on peut trouver ici et là.

Mais si pour un paysage carte-postale cela ne change pas grand chose en définitive, pour une photo avec la moindre « histoire » c’est une autre affaire. Et rendez vous compte qu’ici, il n’est question que de la raison qu’à cette dame de ranger ou d’étendre son linge, imaginez ce que l’on pourrait faire d’autre, si les utilisateurs demandaient des presets pour remplacer les humains par des chats minions, ou un peu plus tendancieux, changer la couleur de peau des gens.
Je me doute que les groupes éditant ces logiciels ne tomberont pas dans ces travers, ils ont je l’espère une certaine éthique, mais la manipulation du sens d’une image reste un danger. L’image étant déjà elle-même un morceau de vérité découpée, arrêtée et sélectionnée, en tordre le sens a posteriori n’est pas forcément une bonne chose. Cela dit, je sais bien que la retouche existe depuis de nombreuses années et que quiconque maîtrisant a peu près un logiciel pourra donner un tout autre sens à n’importe quelle image.
A ce propos je vous recommande absolument la lecture du livre de Vladimir Volkoff intitulé « Désinformations par l’image« , qui par 90 exemples montre la facilité de changer le sens d’une image. Il parle par exemple de cette célèbre photographie de 1938.

Vladimir Volkoff écrit : « Les Allemands montrent les habitants d’Eger dans les Sudètes acclamant Hitler en visite et pleurant de bonheur à l’idée d’être de nouveau Allemands.

Les Américains (New York Sun du 13 octobre) recardrent la photo et mettent en légende : « Forcée de faire le salut nazi à l’entrée des troupes allemandes dans Eger, cette femme pleure d’avoir perdu son statut de citoyenne tchèque ». »

« The tragedy of this Sudeten woman, unable to conceal her misery as she dutifully salutes the triumphant Hitler, is the tragedy of the silent millions who have been « won over » to Hitlerism by the « everlasting use » of ruthless force. Ca. 1938.  »

Même en 1938, à l’argentique avec des méthodes bien plus rudimentaires qu’aujourd’hui, c’était faisable. J’ai voulu poursuivre mes changements de ciel et, tant qu’à faire, les appliquer à des photographies qui ne sont pas miennes. C’est pas hyper gentil de faire ça, mais terriblement drôle.

Sous d’autres cieux

Libre à moi de changer le sens d’images de photographes célèbres, et je vous avoue que c’est assez plaisant de renverser tout ce qui fonctionne dans une image. Voyez ici ces deux photographies de Stephen Shore maintenant modifiées, qui n’ont plus du tout le même intérêt.

Original photography copyright S.SHORE.

Sur l’originale que vous connaissez peut-être, le bleu du panneau est le même que celui du ciel. La lecture devient différente.

Original photography copyright S.SHORE.

Ici le Sunset, dont le nom contraste habituellement avec le ciel bleu qui le surplombe, perd toute son ironie.

J’ai testé jusqu’à m’en lasser moi-même, mais cela m’a amené à me poser une autre question : où est la part d’originalité dans l’œuvre ainsi retouchée ?

Si je prends cette image de Matt Stuart, ici avec un ciel Photoshop, vous remarquerez que le ciel en représente une énorme partie.

Original photography copyright Matt Stuart

Maintenant que je l’ai modifié, la majorité de la surface de l’image finale est « de ma conception » alors qu’en est-il ? Je peux revendiquer ceci comme une œuvre de ma création ? Bien sûr je n’oserais pas, j’ai pas envie de me couvrir de ridicule et que le photographe original du « ciel preset » de Photoshop ne réclame lui aussi sa part. Je peux poser la question autrement : et si dans cette photo je change le ciel, quelle est la part de moi-même dans ma production ?

Je n’ai pas de réponse définitive à toutes ces manipulations, que je ne désapprouve pas tant qu’elles restent dans le domaine de l’enjolivement de cartes postales, ça n’est pas fait pour tout le monde et sûrement pas pour moi, mais ça me questionne sur l’utilité réelle de ces presets, et même si moi aussi je fais des cartes postales en vacances.

Enfin, sachez que vous pouvez changer les ciels dans a peu près n’importe quelle image qui a un fond neutre ou un aplat blanc, j’ai même poussé jusqu’à transformer un célèbre photographe en Instagrammeur lifestyle.

Cette blague est nulle, mais Araki rit.

D’ailleurs, il serait amusant de connaître la réaction d’un photographe trouvant un nouveau ciel plus adapté à l’une de ses images célèbres que ne l’était l’original.

Je vous mets quelques images encore, pour le plaisir des yeux et des couchers de soleil, que vous puissiez vous aussi percevoir toute la magie de cette invention qu’est la lumière naturelle artificielle.

Original picture by Joël Meyerowitz

Original picture by René Burry
Original picture by Andreas Gurski

Merci de votre passage, et à bientôt ici ou ailleurs.

1 Comment

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Salut Richie,

Ton article questionne la relation de la photographie à la VÉRITÉ.

1/ la photographie documentaire

Comme tu l’expliques bien, il est très facile de manipuler une image à vocation documentaire. Pas la peine de logiciel, une simple légende en transforme complètement le sens.

La nouvelle fonction « changement de ciel » de Photoshop brouille encore un peu plus la frontière entre photographe et réalité.

Si la relation ambiguë qu’entretient la photographie à la vérité est ce qui rend le medium à la fois perturbant et passionnant, les MANIPULATIONS S’ENTENDENT.

2/ la photographie artistique

Dans l’art contemporain, il y a une forme d’expression qui s’appelle l’APPROPRIATION. Un petit tour sur Wikipédia :

« Dans le sens le plus étroit, on parle d’appropriation si « des artistes copient consciemment et avec une réflexion stratégique » les travaux d’autres artistes. Dans ce cas, l’acte de « copier » et son résultat doivent être compris également comme de l’art (sinon, on parle de plagiat ou de faux).
Au sens large, peut être de l’appropriation artistique tout art qui réemploie du matériel esthétique (par ex. photographie publicitaire, photographie de presse, images d’archives, films, vidéos, textes, etc.). Il peut s’agir de copies exactes et fidèles jusque dans le détail, mais des manipulations sont aussi souvent entreprises sur la taille, la couleur, le matériel et le média de l’original. »

À partir de là, tu peux copier n’importe quelle photo de Matt Stuart si ceux qui font l’art contemporain te trouvent une quelconque légitimité. Ou tu peux te clouer le scrotum sur le bitume. Pour avoir le tampon « art contemporain », c’est plus simple.

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