Bullshit-photo

Ecrire simplement, ça marche aussi.

Le printemps arrive, et je suis de bonne humeur en pensant au soleil qui va faire pousser les tomates et permettre de faire des tomates-burrata à l’huile d’olive, c’est extrêmement simple mais sacrément efficace. Et pourtant la simplicité est parfois mise à mal, alors qu’il faudrait s’en inspirer, de ces tomates-burrata.

Il y a quelques jours, scrollant tranquillement, je me suis retrouvé perplexe en lisant un post Instagram du célèbre magazine Fisheye que voici :

Comme vous le voyez, la photographe use de la photographie comme moyen d’expression – comme c’est souvent le cas me direz-vous. Ce qui m’intéresse arrive en dessous, dans le texte qui précise qu’elle « exprime les sentiments qui dépassent le cadre du langage ».

Si ces sentiments dépassent le cadre du langage, elle fait bien de les mettre en photographie si elle considère le médium mieux adapté, mais une fois le texte écrit, cela n’alourdit-il pas le but de l’artiste, celui de se passer de langage en verbalisant le fait que cela ne puisse l’être ?

Le bullshit-photo

Aujourd’hui je ne vais pas parler de photographies, des images, mais plutôt des textes qui les accompagnent, de la prose parfois étrange qui peut se présenter à vous dans la presse ou sur internet. Avant d’aller plus loin, j’ai besoin de faire un « disclaimer » :

DISCLAIMER :

Je ne parle ici que des textes, et je porte aucun jugement sur les 
photographies. Toutes celles présentées appartiennent à leurs 
autrices et auteurs et ne sont ici qu'à but pédagogique. 

Les revues que je prends en exemple, principalement Fisheye (que 
je lis) et Polka (que je lis plus rarement) ont tout mon respect 
et les propos que je tiens ici n'ont aucunement le but de
mettre en cause leurs nombreuses qualités.
Je les prends en exemple car elles sont en français, mais le 
phénomène est le même dans la langue d'Elisabeth II.

Le titre "bullshit-photo" peut paraître un peu vulgaire et large, 
je l'assume totalement et n'en soyez pas surpris, il a été utilisé 
dans le même sens lors d'études universitaires que je citerai dans 
cet article. 

Je suis bien conscient du besoin d’écrire quelque chose pour présenter un travail, mais entre la description brute de l’œuvre ou de la méthode de l’artiste, et un schéma récurrent fourre-tout, il y a de nombreuses possibilités que je lis régulièrement et qui fonctionnent très bien. Je vais m’arrêter sur une forme particulière aujourd’hui : le petit texte synthétique assez classique, comme on en voit régulièrement dans les résumés d’articles.

Avant d’en venir à la presse et à la communauté artistique professionnelle, je vais commencer par vous présenter cette variante que vous pouvez trouver sur les groupes photographiques d’internet et qui ont une place non négligeable dans les écrits accompagnant les photographies.

L’amateur

Le texte accompagnant l’image a une importance moindre que ça soit sur Instagram ou Facebook, celui qui poste l’image sait qu’elle sera malheureusement bien vite en bas de page, puis sur la suivante, et enfin enterrée sous une tonne de couchers de soleil ou de cascades en poses longues. Mais à la différence du milieu artistique et professionnel, c’est ici l’auteur de la photo qui est, j’imagine, toujours l’auteur du texte. Il le sait, et il sait que les lecteurs et spectateurs de son image l’imaginent ainsi.

Quand vous voyez une photo dans un groupe Facebook avec un petit texte, c’est que l’auteur veut que ce dernier soit le lien entre ce que vous connaissez de lui, la photographie qu’il présente, et l’image qu’il veut renvoyer de lui-même.

Plusieurs cas de figures ressortent généralement, à commencer par la référence culturelle.

Ici le « Ca plane pour moi » verbalise ce que vit l’oiseau, et utilise le titre de la chanson de Plastic Bertrand. Le texte est concis, en partie descriptive, et n’apporte pas énormément à l’image, si ce n’est apprendre au spectateur que l’autrice apprécie Plastic Bertrand.

De la verbalisation de ce que vit le sujet peut découler un texte plus long que j’appellerais projection de l’auteur dans la tête de son sujet, sans référence culturelle mais parfois humoristique; chose assez courante dans des photographies d’animaux, de chiens et de chats, dont les auteurs doivent subir un peu malgré eux l’influence des voix-off de bêtisiers télévisés.

Ici l’autrice imagine ce que penserait l’escargot, sujet de sa photographie. Ce style de commentaire n’est, selon moi, pas le plus opportun : le spectateur de l’image n’est pas nécessairement dans la même optique d’empathie envers l’animal, et il y a un risque d’interférence dans la lecture de l’image. En revanche, cela peut faire comprendre au lecteur que la photo n’est pas postée dans une démarche artistique mais « humoristique », et que seule la situation importe.

Une variante toute aussi courante et plutôt appliquée à la photographie de paysage est ce que je définirais comme « volonté poétique ». Ici, le texte est un mélange de poésie et de philosophie, et l’influence des cartes postales de vacances prédomine.

La photo complète le texte, et inversement. Cela peut éviter un titre trop classique comme « Coucher de soleil sur le vieux port » largement usité, dans tous les ports du monde depuis l’invention de la pellicule couleur, ou le très courant « titre technique » qui n’est qu’une série de chiffres annonçant les réglages de l’appareil photo.

Ici un « titre technique », du modèle de l’appareil aux données de traitement, tout y est. Comme vous le remarquez, la photo est prise à 100 ISO f/8, et « cadrage à la prise de vue » ne laissent que peu de doutes : nous avons affaire à un puriste. Ca a le mérite d’apprendre, par déduction, que l’on a affaire à quelqu’un qui aime les photos piquées et qui ne recadre pas, un vrai photographe.

Enfin, le titre « jeu de mot » est extrêmement courant : simple d’accès, compréhensible par tous, à l’accroche littéraire qui peut répondre à l’accroche visuelle, tout y est.

Dans cet exemple Urbex, voire Nurbex (je viens de découvrir que ça existe vraiment, « Nurbex », moi qui croyais que c’était un mot-valise péjoratif pour se moquer gentiment de ce pan de la photographie contemporaine) l’autrice est pleinement dans le titre-jeu de mot, en usant d’une expression connue de tous adaptée à l’image. Façon de parler bien sûr, je doute que la dame sorte par là, mais c’est moins moche que d’écrire « glory hole ».

L’usage de courts textes dans les groupes photo et sur les forums permet deux choses : apporter une approche humoristique pour faire sourire, créer une ouverture, ainsi que de donner un indice sur la volonté de l’artiste.

Voici en exemple ce que donnerait une de mes images avec l’usage de ces différents courts textes.

Les options « amateur » seraient celles-ci :

Référence culturelle : « Supersize me » ou « La grande bouffe »

Projection du photographe dans son sujet : « J’ai trop mangé burp lol »

Volonté poétique : « L’horizon s’agrandit. Les silhouettes se fondent dans le fast-food qui s’éteint. Un dernier burger, un dernier morceau du rêve américain, demain je reprends mon chemin. L’esprit s’occupe déjà à penser aux kilomètres avalés. Demain je quitte ce parking pour un bout de route… »

Titre technique : Leica M10 35mm noctilux f/2.8 100 ISO 1/200ème traitement LR gain+12 Luminar DxO4

Jeu de mot : « Venez comme vous êtes ! »

Toute ressemblance avec un texte existant est très probable; cela dit, cela n’apporte pas grand chose à la lecture de la photographie. Pour cela d’autres peuvent rédiger pour vous les petits commentaires, et c’est ici que cela se corse.

Le rédacteur tiers

Un peu de mal à ne faire qu’un profil de tout ce que j’ai lu, je pourrais dire « le commentateur photographique » mais la formule n’est pas jolie; il s’agit donc des personnes écrivant sous les photographies d’autres personnes pour mettre leur travail en avant, donner une once d’explications à celui qui tombe sur l’image dans un court article, un tweet ou sur un post Instagram.

Donc il s’agit d’un rédacteur indépendant du photographe, qui a priori écrira un texte neutre ou positif – je vois rarement un galériste, un musée ou une revue de presse montrer un travail et communiquer sur sa médiocrité voire sa nullité; c’est comme à la télé quand on invite une star, si le film dont elle fait la promo est mauvais, on parle d’autre chose.

A force de traîner sur internet, j’ai pu voir des récurrences qui m’amusent tant qu’elles m’agacent, et elles vont être le socle de mon explications ici. N’avez-vous jamais vu tel post de ce style, ici sur Twitter ?

« Esthaem questionne sa propre identité. »

Soit.

« [L’exposition] questionne notre vision du monde et notre place dans l’univers. »

Ayant l’impression de l’avoir trop lu, j’ai voulu voir si mon cerveau me jouait des tours, ou si effectivement un usage outrancier des termes « questionner » et « interroger » me questionnait, moi aussi.

La formule magique

J’ai donc tenté de relever les occurrences sur les sites des magazines français Fisheye et Polka, voir si on pouvait questionner autre chose que « sa propre identité », et « notre place dans l’univers ».
A 150, je me suis arrêté, je pense l’échantillon suffisant pour créer un modèle satisfaisant, mais j’aurais pu en trouver bien plus tant il me restait de pages à fouiller.

Après un long travail de tri, j’ai pu définir une sorte de « formule magique » :

[Le travail] [Le projet] [La photographie]

[Questionne] [Interroge]

[Un concept]

Vous voulez vraiment la liste des concepts que j’ai relevés ? En voici une non exhaustive de ce que l’on peut retrouver derrière « questionne » ou « interroge » :

Le tangible et l’intangible (?!), sans moraliser les indices de notre présence sur Terre, notre rapport au temps, notre rapport au beau, le rapport au réel, les enjeux actuels, sur le fonctionnement de notre société, nos habitudes, la relation entre l’homme et l’environnement, la relation entre la nature et le bâti, la dualité entre la nature et l’artificiel, les thèmes du hasard et du destin, l’actualité et sa représentation, l’identité américaine, les histoires et les dynamiques des classes moyennes américaines, la représentation de la banlieue, les liens étroits entre l’intime et l’universel, la culture contemporaine, la notion d’identité, notre compréhension au monde, le lien entre la mémoire et le présent, son environnement, l’idée de la beauté, la notion de solitude, nos réalités, le potentiel de son médium, la représentation de soi, la place de l’intime dans un espace dépourvu d’intimité, les changements de l’espace urbain, la notion de virilité, la notion d’identité, le corps, la mémoire et la cicatrice, le rapport de l’homme à la nature, les profonds changements de notre époque, la notion de périphéries et de frontières, la pression sociale, la notion d’identité (encore), la mémoire et la transmission, l’identité et l’exil, l’idée du corps parfait dans notre société, les notions de genre et d’identité, la beauté (je l’aime bien celui-ci, « interroger la beauté »), l’identité américaine (bis), l’acte photographique et son sujet, l’influence des nouvelles technologies sur l’homo sapiens, sur notre hyper-connectivité, les relations entre l’Homme et l’eau, l’armement virtuel, le rapport à la nature de grandes marques, la place de l’intelligence artificielle dans l’art contemporain, la notion de beauté, notre rapport au voyage, la notion d’identité (encore), la représentation du paysage, les notions de famille et d’humanité, notre incapacité à nous lancer sans parti pris dans des recherches, le rapport au réel, l’impact du tourisme sur le territoire islandais, les relations complexes entre l’homme et l’eau, les dynamiques et rhétoriques présentes dans l’art contemporain, sur notre intériorité, les réorganisations sociales et territoriales, la pertinence du modèle féministe occidentale appliqué au continent africain, nos coutumes, sur les relations humaines.

Sur les 150 échantillons, il serait possible de définir plusieurs catégories mises en exergue afin de tenter de trouver ce dont les magazines parlent le plus, à vue de nez je dirais que le thème de l’art, les faits de société et les notions relatives à l’identité prédominent, mais le but n’est pas là. Les photographes choisissent encore leurs sujets et les magazines leurs photographes comme il leur plaît, et c’est heureux comme ça.

Ce qui m’interroge, ce qui me questionne, c’est la redondance de l’utilisation de cette formule, et voulant vérifier l’universalité du concept, j’ai effectué une recherche similaire en anglais, et oui, là aussi on questionne tout et rien.

Chez Aperture, on questionne aussi la communauté et l’identité. Sur différents sites web, là encore on peut voir que tout est questionnable.

En questionnant l’autorité et le pouvoir, les interactions entre des choses et la vérité, ceux qui écrivent sur la photographie actuelle interrogent mon scepticisme quant à l’intérêt de leur démarche.

Ne croyez pas que j’ai une réponse toute crue, que je vais vous expliquer pourquoi toujours soumettre le même genre de légende aux images, je n’en ai strictement aucune idée, mais je peux vous expliquer comment vous aussi, écrire votre propre « bullshit-photo ».

Devenir écrivain

A chaque projet photographique son enveloppe textuelle, ses champs lexicaux et son panache, mais avant d’aborder le fond, il faut travailler la forme. Nous avons vu que l’essence de la « formule magique » consiste en trois parties : La photographie / questionne / un concept.

Je vais pour exemple reprendre la même photographie qu’auparavant.

« Le travail photographique de Richie questionne la mondialisation. »

Vous pouvez y ajouter un descriptif, afin de guider le lecteur qui comprendrait mal la démarche technique.

« Avec ses autoportraits, Richie questionne la mondialisation. »

Il faut, pour vraiment accrocher, aller plus loin. Pour cela une méthode est extrêmement efficace : la méthode du double concept.

Pour ce faire, vous devez lier deux concepts, même s’ils n’ont aucun rapport, en usant de différents mots-clés passe-partout : comparaison, opposition, parallèle, rapprochement sont de mise. Et la méthode est universelle. Exemple :

« Avec ses autoportraits mêlant solitude et surconsommation, Richie questionne la mondialisation »

Il manque un petit quelque-chose, pour cela, il faut ajouter une volonté du photographe, retourner la phrase, et placer quelques mots passe-partout.

« Mêlant solitude et mondialisation, Richie questionne avec singularité la notion de surconsommation en opposant l’intériorité de ses autoportraits à la dynamique actuelle de la globalisation mondiale »

Voilà un bon bullshit-photo ! Il est parfait. Même si ma volonté n’est pas là du tout en faisant cet autoportrait, qui caricaturerait plutôt les influenceurs lifestyle pseudo-mystérieux-hippies qui se mettent en scène aux USA dans leurs vans VW vintages.

Si vous n’avez vraiment pas d’idée concernant vos photos, il y a toujours la solution de facilité, maintes fois éprouvée : le lien entre deux objets ou deux concepts :

« Il questionne la place de l’homme dans la ville »
« Elle interroge le lien entre l’humain et la nature »
« Questionnant la place de l’identité dans la société »
« Il oppose réel et irréel »
« L’onirisme répond aux questionnements actuels »

Vous avez le choix, et en mélangeant quelques concepts, vous pourrez peut-être même avoir un début de série.

« Dans ma série préfigure la représentation de l’hyper-connectivité, qui se place au cœur de la mémoire collective au moyen d’une violence graphique de l’intime »

Maintenant, vous pouvez tout faire, tout dire, vous êtes libres.

Canettes pleines de bullshit

« Canettes sur un rebord de fenêtre », ou comment je questionne le sentiment d’appartenance à un groupe en effaçant pourtant toute présence, mêlant notion de temporalité et vernaculaire environnemental ».

Ce qui me gêne dans le bullshit-photo, qu’il peut guider le spectateur dans une lecture biaisée, soit, mais aussi créer un propos qui n’est pas celui de l’autrice ou de l’auteur. Mais est-ce à ce point une lubie de ma part que d’imaginer les titres volontairement un peu lourds ?

Le Bullshit dans l’art

Non, les photographes et rédacteurs n’ont pas inventé le phénomène, il est plus vieux que cela. Pour étudier l’impact des titres sur le public, en 2019 des universitaires de Waterloo ont réalisé des recherches sur la réceptivité d’un public à une œuvre selon le titre.

Intitulée « Bullshit makes the art grow profounder » ce travail de recherche composé de quatre études est lisible entièrement dans le lien, mais si vous avez la flemme je vais vous en résumer la teneur ici.

Pour ce faire, ils ont présenté des œuvres d’art abstraites générées par ordinateur et des œuvres d’art abstraites réalisées par des artistes, et les ont soumises à 4 groupes de 200 personnes avec trois catégories de titres : des titres « bullshit » générés aléatoirement en utilisant le champ lexical habituel à l’art abstrait, des titres banaux et des « sans titre ». Le but étant de savoir quelles œuvres seraient perçues comme « plus profondes ».

Je vous passe la méthodologie et les choix scientifiques, mais sans surprise, le fruit de ces quatre études est assez clair et voici la conclusion traduite (par mes soins et Google trad, j’espère sans erreur majeure) en dessous :

Dans de nombreux domaines, les gens se disputent le statut et le prestige en essayant d’impressionner les autres. Dans ces cas, en dépit de sa fausseté, le caractère impressionnant du « bullshit pseudo-profond » peut devenir une stratégie peu coûteuse pour impressionner les autres et gagner en prestige. Alors que les travaux antérieurs ont montré comment les gens sont réceptifs au « bullshit pseudo-profond », l’étude actuelle démontre que la susceptibilité des personnes à user du bullshit peut leur donner un avantage sur le plan social. Plus précisément, nous démontrons comment générer de manière aléatoire divers titres de bullshit pseudo profond et les associer sans discernement à des images abstraites générées par ordinateur ou créées par des artistes augmentent la profondeur perçue de l’art abstrait. Si l’extension du cadre théorique actuel à de nouveaux domaines est une perspective d’avenir passionnante, pour le moment on peut en conclure qu’à tout le moins, le bullshit rend l’art plus profond.

Donc scientifiquement, écrire du bullshit pseudo-profond modifie la perception qu’un public a d’une œuvre. Je ne pense pas prendre beaucoup de risques en affirmant que si c’est avéré dans l’art abstrait, la photographie doit en être également une victime.

En 2015 Susan Jones, écrivaine et chercheuse en art, consultante pour The Guardian écrivait un article intitulé « Galleries: let’s ditch the artspeak and artybollocks » (Galeries : abandonnons le « parler arty » et le « bullshit arty ») dans lequel elle met à mal la verbosité pompeuse de certaines galeries photographiques et d’art contemporain, leur reprochant un jargon artistique excessif qui ne semble que « conserver le pouvoir et le prestige à une minorité de privilégiés en essayant d’en bloquer l’accès à la majorité« .

Elle conclut même son billet en incitant les galeristes à abandonner le bullshit pour gagner en accessibilité, et à suivre quelques conseils de Georges Orwell.

N'utilisez jamais une métaphore, une comparaison ou une autre 
figure de style que vous avez l'habitude de voir imprimée.

N'utilisez jamais un mot long là où un mot court fera l'affaire.

S'il est possible de retirer un mot, retirez-le toujours. 

N'utilisez jamais le passif là où vous pouvez utiliser l'actif. 

N'utilisez jamais une expression étrangère, un mot scientifique 
ou un mot de jargon si vous pouvez penser à un équivalent 
anglais de tous les jours. 

Brisez l'une de ces règles plutôt que de dire quelque 
chose de purement barbare.

Un critique d’art londonien, Tabish Kahn, répond peu après à cet article et enfonce le clou dans un autre billet : il affirme que l’art se démocratisant, le monde académique tend à tenter de rendre l’art plus difficile à comprendre afin de lui donner une valeur superficielle, en « mettant l’accent sur l’art conceptuel et l’utilisation de mots longs pour masquer le fait que des les idées qui sous-tendent ne sont pas vraiment si complexes ». Il décrit même un cercle vicieux dont il sera difficile de sortir sans un peu secouer ceux qui en sont les principaux acteurs.

« Les galeries vont investir dans des écrivains qui parlent couramment le « langage arty » pour donner à leurs travaux une profondeur supplémentaire et monter les prix. Dans un même temps ils ne vont publier que dans des magazines qui sont écrits dans ce langage et les collectionneurs ne liront qu’eux. On arrive à un cercle vicieux ou tout le monde bullshit tout le monde. Le seul moyen de casser ce cercle est […] de demander à ceux qui utilisent un « langage arty » de reformuler, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que nous comprenons clairement qu’ils font des divagations absurdes. »

Quand un tel faisceau s’inquiète de la surreprésentation du bullshit, ça me questionne, mais je ne suis pas le seul.

Conclusion

Que des chercheurs, des journalistes et critiques d’art s’en inquiètent, cela m’interroge : eux s’y connaissent, mais alors que doit penser la personne qui n’est pas férue d’art ?

J’en conclurais pas mieux qu’un de mes amis artiste, à qui j’ai fait lire une prose dont j’ai perdu l’auteur, qu’il me pardonne : « Réalisées avec une apparente économie de moyens mais non sans dextérité, les images de « Je-ne-cite-pas-la-série-j’ai-rien-contre-l’auteur » se veulent métaphore de la précarité de nos enveloppes corporelles. Simples véhicules de nos vies, pas moins objet que les vêtements avec lesquelles ils se confondent ici ... »

La messe est dite, le tacos n’est pas meilleur parce que vous ajoutez du cordon-bleu aux merguez et aux nuggets. Tout est poison, seule importe la dose disait Lao-Tseu, tout est poison, et même la surenchère verbeuse.

Si vous aussi avez une expérience en bullshit, n’hésitez pas à partager en commentaire; et si vous êtes particulièrement sensibles à ce genre de textes, je vous en prie, apprenez moi à mieux en appréhender l’essence.

Enfin, si vous avez l’habitude de faire des Giga-Tacos, simplifiez la recette et rendez les accessibles aux plus petits appétits.

19 Comments

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Héhé, que de questionnements…
Merci mais j’aurais toujours autant de questions au moment de m’interroger sur le bénéfice/risque d un titre sous mes images…😂😂

Bonjour Richie
Ton article tombe bien car il rejoint ce que je ressens de plus en plus lors de la lecture de certains magazines photo. Certains rédacteurs tiers ne savent plus quoi inventer afin de soit disant éclairer les potentiels ignares qui seraient lecteurs. C’est pompeux, obscur et sans grand intérêt autre que bien traduire une distance entre leur prétendue expertise et l’amateur lambda totalement inculte que nous sommes. Malheureusement c’est de plus en plus courant et cela fait beaucoup de mal aux travaux photographiques de bonnes facture.

Magnifique, je me suis régalé. Le verbiage sert en photographie comme ailleurs à masquer trop souvent le vide de la pensée mais ça peut être aussi tellement drôle par le ridicule affiché

Salut, merci pour ton article. C’est vraiment super intéressant.

Personnellement je ne suis qu’un photographe amateur mais je suis aussi (jeune) chercheur en sciences sociales. Et le sujet que tu évoques résonne pas mal avec ce qu’on peut parfois observer en sciences sociales. Tout d’abord, il faut rappeler que les sciences sociales, comme les autres sciences, disposent de moyens pour contrôler la qualité scientifiques des travaux : contrôle par les pairs, mise à disposition des sources, et j’en passe. La situation est donc un peu différente de l’art, il me semble. Néanmoins, il y a quand même une tendance à parfois empiler des concepts, utiliser un langage volontairement complexe qui ressemble quand même pas mal au bullshit dans l’art. Ce genre du bullshit couplé à des mécanismes de contrôle défaillant peut entrainer la publication de travaux médiocres voir bidonnés qui ont une illusion de scientificité (voir l’affaire Maffesoli : https://zilsel.hypotheses.org/1713, ou https://www.vice.com/fr/article/yv8xgg/blague-sociologie-affaire-maffesoli-238).
Outre ces dérives caractérisées, j’ai l’impression (et là c’est purement personnel) qu’il y a une tendance chez certains chercheurs à chercher cette complexité comme gage de scientificité. Pour un jeune chercheur (ce que je suis) l’attrait pour des travaux complexes et remplis de concepts peut aussi être rassurant en nous donnant l’impression qu’on fait « vraiment » de la science. Un peu, peut-être, comme les textes bullshit nous rassure sur le fait qu’il s’agisse bien d’art.
Voilà, si j’extrapolais encore un peu et que j’enfonçais des portes ouvertes je dirais que cela est peut-être amplifié par la diffusion massive d’images partout et que ces textes bullshit permettent au spectateur (pas sûr que ce soit le bon mot) de faire le tri, de se repérer entre ce qui est de l’art et ce qui n’en n’est pas. Ainsi, l’utilisation récurrente de certaines formules fonctionne comme un langage commun, un mode de reconnaissance qui nous dit : ça c’est de l’art. De la même façon dans le champ scientifique, l’utilisation d’un vocabulaire complexe mais spécifique permet de s’intégrer à une communauté de recherche, d’être repéré comme un membre et d’un point de vue de celui qui écrit, peut-être, de se rassurer sur son appartenance à cette communauté.
Bref, tout ça pour dire que du coup ton article est cool et fait réfléchir, donc merci 🙂

Merci de ton passage, effectivement ton parallèle entre langage arty et langage scientifique est pertinent, et le but semble identique.

Bonne journée !

A quoi bon questionner si on n’apporte pas de réponse? Il s’agit d’une posture, adoptée souvent à posteriori, pour dire quelque chose de pertinent, la posture de l’artiste qui se veut rebelle, engagé, au bord de la réflexion, mais qui préfère n’en rien faire, laissant à d’autres, les grands de ce monde, le soin d’apporter des réponses. Ça devrait être l’inverse. La multiplication des artistes ne démultiplie pas la réflexion. Ni les réponses.

Bonsoir Richie,

Merci pour ton article que je découvre via Antoine (« LePhotographeMinimaliste.fr ») et ai parcouru avec beaucoup d’attention, d’amusement et de consternation puisqu’il ne me rappelle que trop bien des pratiques du milieu. Si tu me le permets, j’aimerais apporter mon retour d’expérience « de l’autre côté de la barrière » en tant que journaliste photo (c’était plus un hasard de parcours qu’une vocation) auquel il a été régulièrement donné l’occasion de commenter des portfolios pour un magazine qui souhaite donner des réponses à des questions photo. En un mot comme en cent : c’est CHIANT.

D’abord, c’est chiant parce qu’il faut souvent se faire force, et qu’il est souvent soumis des travaux que l’on n’a pas forcément envie de critiquer (enfin, que « je » n’ai pas envie de critiquer), soit parce que ça ne me parle pas, soit parce que je trouve ça affreux, ou inabouti, et que donc ça me donne plus envie de sortir le fouet que la plume, soit parce je ne me sens pas forcément le mieux placé pour apporter une critique. Plus d’une fois je me suis retrouvé avec la sensation de broder pour remplir les cases et rendre un papier (les piges, ça paie pas si mal, et il faut bien manger) et masquer l’imposture et l’incompétence en me retranchant derrière des constats purement techniques. La légitimité artistique n’est pas quelque chose que je peux prétendre avoir, et même si je pense être objectivement meilleur technicien que beaucoup, cela m’a toujours mis mal à l’aise d’endosser de facto le costume du critique d’art sous prétexte que ça allait avec le rôle de journaliste…

Ensuite, c’est chiant parce que peu de travaux soumis sortent vraiment du lot. Souvent, ce sont des clones de choses vues, et revues, avec un niveau d’auto-satisfaction proportionnellement inverse à l’originalité. Et comme des deux côtés de la barrière c’est pas toujours facile de se renouveler, on essaie de trouver des trucs pour ne pas se faire griller à répéter inlassablement les mêmes avis, les mêmes conseils. Je serais incapable de dire ce qu’il en était il y a dix ans, ni même cinq ou deux ans, mais récemment les travaux qui semblent calibrés pour les codes esthétiques de l’algorithme d’Instagram sont légion et rares, parmi les nouveaux venus, sont ceux capables de s’en extraire. Les vieux/vieilles briscard.e.s, certains de leur patte, ne nous soumettent de toutes manière plus leurs travaux.

Enfin, et c’est peut-être le pire, les photographes eux-mêmes (pas tous, mais beaucoup) ne savent plus/pas présenter leur travail en des termes simples. Comme si le bullshitage était devenu la norme. J’aurais tellement découvrir un portfolio où le/la photographe aurait simplement écrit « j’ai pris ces images parce que je trouvais ça joli, ou amusant, et que ça me parlait, et faites pas chier merde, laissez moi kiffer la vibe », mais à la place, mails après mails, descriptions de portfolios après descriptions de portfolios, je naviguais entre « voyage transcendental », « catharsis par l’image », « exploration intime » et autres « nostalgie d’un temps pré-colonial » ou « interrogation sur les relations entre l’humain et les technologies » que tu t’es si bien amusé à lister (mes condoléances). C’est comme si tout le monde se sentait obligé de faire de l’acte photographique un truc métaphysique, et que l’image serait plus belle si elle avait une raison d’être autre que celle d’être. Du coup, ça fait souvent des portfolios mal fagotés, où le/la photographe se sent obligé.e de rentrer dans des cases, dans le meilleur des cas, ou, dans le pire des cas, le/la photographe semble avoir complètement perdu de vue le pourquoi du comment et en devient complètement incapable de se présenter avec des mots simples. Je me souviens notamment d’un portfolio regroupant des anonymes consultant leur smartphone dans la rue et dans les transports en commun, et la présentation de quatre lignes partait absolument dans tous les sens, en tentant de faire cohabiter des banalités et des pseudo-concept sociologiques sans queue ni tête pour remplir le vide. À croire que pour faire de jolies photos, il faut avoir lu Bourdieu et Spinoza, ou qu’en dehors de Barthes et Cartier-Bresson, point de salut.

Du coup, oui, je m’interroge. Sur cette pratique du bullshitage dont les journalistes, pas que photographiques, sont friands. Parce que le journaliste aime bien utiliser des mots qui sonnent bien, de préférence avec beaucoup de syllabes ou des sonorités exotiques, au mépris de la langue française. Ces derniers temps, les journalistes aiment bien « décrypter » plutôt que « décoder », parce qu’en « décryptant » on ajoute une notion de secret et de mystère volontaire qui se prête à interprétation. Avant, le journaliste aimait bien parler de « formatage », et c’est à peu près à la même époque qu’il s’est mis à voir du « disruptif » partout. Le journaliste aime bien dire « tarmac » au-lieu de « piste d’atterrissage » ou « aire de traffic », autant qu’il aime réinventer le droit en demandant des « dommages et intérêts » (alors que le « et » est de trop). Mais surtout, le journaliste aime bien rappeler qu’il a fait des études ou est quelqu’un d’un peu différent, un peu omniscient, un peu au-dessus du commun, et qu’il perçoit des choses invisibles aux autres. Et d’un autre côté, je ne suis pas certain que le lecteur ou le spectateur se contenterait d’un « putain, vous voyez pas que c’est de la merde ? » ou d’un « oh, je trouve ça joli ! Ah, faut vraiment que j’explique pourquoi ? »

Bref, j’ai encore fait trop long et brodé sans m’en apercevoir. Mais au fait, c’était pas Paracelse plutôt que Lao-Tseu qui parlait de dose et de poison ?

Mince je pensais que c’était Lao Tseu !
Merci beaucoup pour le partage d’expérience, tout est dit, la simplicité est un avantage certain que beaucoup oublient; j’aime bien le livre « leçon de photo intégrale » d’Araki, qui juge beaucoup de ses photos très simplement alors qu’il est souvent un peu abstrait, alors que beaucoup feraient l’inverse.

Bonne soirée !

Merci beaucoup ! Effectivement, un titre devrait être simple et efficace, et éclaircir au mieux le propos du photographe et non le compliquer dans une inutile lourdeur.

Autre exemple :

« MDLP: Comment définiriezvous votre écriture photographique?
M.D: Mon écriture photographique est à la fois documentaire et narrative. J’utilise la photographie comme un outil d’arpentage et de convocation du réel. Je m’attache à dépasser le spectacle du voyage et de l’exotisme pour interroger ce qui constitue un territoire et l’émergence de l’altérité. J’amorce des histoires à partir des ruines de l’Histoire. La photographie qui m’intéresse contribue à une élaboration du réel sans en ignorer sa plurivocité ni son opacité. Dans mon travail. la construction de structures symboliques et imaginaires prime sur la restitution d’une possible vérité. J’ai le sentiment d’apprendre à me connaître au contact de l’autre. Au cours de cette confrontation à l’inconnu, il y a une métamorphose, l’idée que nous sommes en devenir. Cette altérité et ces traversées se mélangent toujours au doute et à l’errance ; ils font donc partie du cheminement et font peut-être même écho à cette latence de l’image. J’aime l’idée d’être l’héroïne d’un film dont je ne connais pas le scénario. Ceux que je rencontre font partie de cette histoire qui se construit au bord de la route. Je suis donc touchée par ce qui se passe dans cette faille, entre leur fragilité et leur puissance d’être. »

Mélanie Desriaux

Le monde de la photo
8/06/2020 – Sandrine Dippa

Bonjour Richie,
Merci pour votre travail sur les textes qui accompagnent les photos.
Je respecte le travail d’un auteur photographe, mais je reste dubitatif sur le commentaire ajouté à la série d’images.
Depuis quelques années, c’est devenu pénible de subir cet onanisme intellectuel qui peut influencer l’idée de ce que peut être une image simple.
Merci encore, continuez !
Ps J’ai pris connaissance de votre blog aujourd’hui et celui du photographeminimaliste hier.

Bonsoir !

Merci beaucoup pour votre passage et vos encouragements; je suis aussi le blog du photogaphe minimaliste qui excelle tout particulièrement dans la présentation de livres !

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