L’actualité crée des événements permettant une pratique photographique un peu différente, l’article d’aujourd’hui porte sur ma démarche lors des manifestations. Aucune consigne ici je vous rassure, ce n’est pas ce qu’il faudrait que tout le monde fasse, ce n’est pas un guide du photographe en manifestation, mais uniquement un choix personnel de position photographique.

Eléments perpétuels ou ponctuels en photo de rue.

Je différencierais d’abord deux groupes de sujets possibles en photo de rue, le premier serait composé des éléments « perpétuels » : bâtiments, architectures, mais aussi lieux dans leur entièreté, ainsi peu importe vraiment l’heure si je vais Shinjuku je sais que j’aurais des foules de portraits à tirer et l’animation que vous imaginez bien; quand Martin Parr se rend le week-end dans une station balnéaire du Royaume-Uni, lui aussi sait a peu près sur quoi tomber. Le second groupe est celui des événements « ponctuels » : le Carnaval de la Nouvelle-Orléans, le concours canin de « dog dancing » de Massais dans les Deux-Sèvres (le 24 février pour les intéressé·e·s) ou encore les manifestations de gilets jaunes un peu partout un peu tout le temps, ce qui va faire l’objet de cet article.

Pourquoi choisir une manifestation comme thème ? Je ne suis pas reporter photographe d’où ma volonté au fil des manifestations de ne pas mélanger les genres.

Quand on regarde la définition Wikipédia de reporter-photographe : « journaliste qui réalise des photos et parfois aussi des vidéos, pour illustrer l’actualité ou dans le cadre de sujets magazine ou de commande. »

Le journaliste est professionnel, son but est d’être rémunéré par la publication de son reportage, ainsi il doit obéir à un cahier des charges qu’il s’impose ou qui lui est imposé à la commande – au moins placer son travail dans le temps : aucun journal sérieux ne choisirait des photos de l’acte 3 du mouvement des gilets jaunes pour illustrer un article de l’acte 57. Ce n’est qu’un exemple de contrainte imposée par les rythmes médiatiques, et en tant qu’amateur j’en suis donc totalement libre.

Reporter photo ou photographe de rue

J’ai commencé lors des manifestations Parisiennes de 2017, où il y avait des hordes de photographes : beaucoup de médias, de photo-reporters indépendants et surtout un énorme tas de photographes amateurs comme moi.

L’engouement est grand, parce qu’il faut l’avouer les manifestations c’est photogénique. Dans un premier temps j’ai appliqué la très fameuse citation de Robert Capa, que j’écris quand même au cas où vous l’auriez oublié : «Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près».

J’étais assez content du résultat, qui peut bien mettre en exergue les confrontations et les revendications. Mais est-ce uniquement cela une manifestation ?

Riot police in Paris
people hiding their faces from teargas

Voici deux de mes images, je suis près oui, techniquement c’est OK, et puis je ne suis pas là à montrer ces photos pour une quelconque validation de votre part mais pour expliquer ma démarche.

Qu’y voit-on ? Des CRS, des manifestants sous un nuage de lacrymogène, c’est plutôt neutre idéologiquement. J’essaye de ne mettre personne en porte-à-faux : encore plus que dans la photo de rue il faut faire attention ici à ne pas prendre de personnes blessées ou arrêtées, ou encore dans des positions pouvant leur porter préjudice. Je sais bien que ma photo ne fera pas le tour des médias, mais je fais quand même attention. Et d’ailleurs je pense que c’est plus vendeur de prendre des gens le visage en sang ou lançant des pavés, mais ici n’est pas le débat.

Mais je suis à la limite du journalisme et ce n’est ni mon boulot ni mon objectif, et c’est là que je remarque mon erreur : je peux gêner ceux qui ont besoin d’espace pour travailler et qui font ça bien mieux que moi, et je n’apporte ma pierre à aucun édifice.

L’actualité étant, j’ai repris ce thème photographique avec le mouvement des gilets jaunes, et j’ai pu approfondir mon approche de l’événement.

crowd on a demonstration
crowd on a demonstration

Ces deux images montrent une deuxième erreur, ici vous avez des images informatives, mais qu’en retiendrais-je dans un an ou dans dix ans ? Là est la place du photo-reporter pas la mienne. Dans quelques années, je m’en moquerais que telle photo soit de l’acte 3 ou de l’acte 21, donc il faut que je jouisse de ma liberté de non-professionnel pour faire autre chose que de l’informatif, la manifestation doit devenir un prétexte à la photo de rue.

Gilets jaunes en noir et blanc

Prenant conscience de ma liberté totale, j’ai commencé par faire le choix du noir et blanc – auquel je préfère habituellement la couleur. L’ensemble de ces événements est marqué par la couleur jaune, mes photos seront marquées par le gris. Je ne suis pas photo-reporter, mais je ne suis pas gilet-jaune non plus – aucune considération politique ou idéologique ici mais juste physique : je suis dans ou près du cortège en tant que spectateur.

J’ai donc décidé de montrer ceux qui comme moi, ne manifestent pas, mais sont témoins ou spectateurs de cette manifestation, et de photographier ceux qui la regardent, ou qui ne veulent pas la voir. Spectateur des spectateurs.

Mother and daughter in front of a riot van
A man smoking a cigar walking
A man walking, a demonstration behind him

Avec la manifestation comme prétexte, et du point de vue adopté, je me rends bien compte que la chronologie ne m’intéresse plus, je n’ai plus à m’inquiéter de la numérotation de l’acte puisque je trouverais des spectateurs amusés, médusés ou impassibles à chaque manifestation, que ce soit de gilets jaunes ou d’autres d’ailleurs.

Et la couleur ?

Je vous l’ai sûrement déjà dit, la séparation entre la couleur et le noir et blanc est assez difficile lors de l’édition, puisque parfois une image forte en couleur n’aura pas sa place dans une série en noir et blanc (j’enfonce une porte ouverte, oui). Mais je vous déconseille de ne vous tenir qu’à l’un ou à l’autre. Heureusement la technologie me permet de conserver un choix, merci le RAW, ou tout du moins à ne pas me trimbaler deux appareils argentiques à utiliser selon les situations.

Dans certains cas la couleur est primordiale, et je parle ici toujours de ma thématique des spectateurs de manifestations, par exemple lorsque les reflets contextualisent une de mes photos. Voici ci-dessous deux exemples qui n’ont strictement aucun intérêt en noir et blanc.

Woman in a bar using her phone during a demonstration
Two girls having a drink in a bar during a demonstration

Il ne faut pas être sectaire, l’un n’est pas mieux que l’autre. Mais les deux sont mieux qu’un peu de chaque : la désaturation partielle ça devrait être interdit. (Cliquez sur le lien à vos risques et périls).

Voici donc ma démarche actuelle, elle changera sûrement encore, mais je vous partage ma piste de réflexion. Enfin, je vous conseille d’être prudent si vous vous prêtez à cet exercice, les situations peuvent vite changer et devenir périlleuses – c’est pour cela que je privilégie la partie pacifique des manifestations et que je n’hésite pas à sortir dès que ça s’anime un peu trop, de toutes manières il y a beaucoup moins de sujets m’intéressant quand il pleut du gaz.

Bon dimanche à vous.