Si vous n’êtes pas un aficionado des réseaux sociaux, notamment de Twitter et d’Instagram, ce titre peut vous laisser perplexe, qu’est ce que le « Février Canonet » ? C’est parti d’un énième débat avec Thomas Hammoudi sur le petit boîtier compact de Canon, le Canonet QL17 GIII. Pour résumer, c’est un petit télémétrique avec un objo de 40mm à ouverture 1.7 assez populaire chez les photographes argentiques.

Vous savez que je ne suis pas un apôtre des considérations matérielles en photographie, que tant que ça fonctionne à peu près tout me va, et si vous lisez le blog de Thomas vous savez également qu’il est loin d’être du genre à faire passer le matos au premier plan, alors comment en est-on arrivé là ?

J’ai acheté un Canonet au mois de juin au Japon, dans une boutique d’occasion (oui, parce les derniers sortis d’usine sont plus vieux que moi) parce que j’en avais eu d’excellents échos. En pratique j’ai été quelque peu déçu, je lui trouve quelques défauts :

La mise au point n’est pas facile, c’est dommage pour un objectif qui ouvre à 1.7.

Le temps de pose minimum est de 1/500ème, en gros dès qu’il fait trop clair si vous avez du 400ISO dedans, c’est la surexposition assurée.

Le temps de pose maximum est d’un quart de seconde, mise à part la pose B : sans déclencheur filaire de nuit ça devient très compliqué de faire quelque chose.

A force de m’entendre râler, il m’a donc mis au défi de n’utiliser QUE le Canonet durant le mois de février; j’ai accepté en lui retournant la proposition. (spoil : je n’ai pas utilisé QUE le Canonet).

Je hais ce boîtier de merde

La première pellicule, une HP5+, m’a conforté dans mon analyse pertinente et de bonne foi de ce boîtier : qu’il m’emmerde. Au bout de quatre jours j’ai déjà hâte de faire un squash en l’utilisant comme balle.

Voici les premier résultats, j’ai pas dépoussiéré c’est pas vraiment la peine. C’est flou, sous-ex, moche. Alors non, je n’ai RIEN contre le flou ou la sous-exposition, quand c’est volontaire et à propos, ici c’est juste du loupé. 

Portrait de qui-se-reconnaîtra, gilets jaunes. 

Un peu de dignité, bordel

Devant ce résultat pour lequel je me serais collé un « 2/20 : les images ont le développement qu’elles méritent » j’ai dû penser à revoir ma copie afin de ne pas être affublé d’une honte éternelle.

Parce que mis à part les photos, mes développements sont d’un moche certain : plein de grain et des poussières partout. Et les scans n’améliorent pas la chose. Un merdier de grain et de flou.

J’ai remis une HP5 dedans, en essayant de poursuivre ce que je faisait les samedis précédents : les manifestations de gilets jaunes. Mais alors cette fois, j’allais essayer d’avoir le cadrage, la lumière suffisante, et la mise au point. C’est tout bête, et c’est l’essence même de la photo.

black and white picture of a protest
black and white picture of people in front of a bank

Le résultat est nettement mieux de mon point de vue, c’est au moins au point, bien exposé, et assez cadré. Donc malgré mes appréhensions et ma haine gigantesque envers ce boîtier oui, il peut être utilisé en « photo de rue-reportage ».

Je n’allais pas attendre les samedis de manifestations avant de pouvoir l’utiliser à nouveau, mon but étant de m’acharner un peu histoire de me faire un avis définitif. J’ai donc remplacé la HP5 par de la Cinestill 800T pour tester sa noctubilité. (Je sais que ce mot n’existe pas, je viens de vérifier Google ne le connaît pas du tout, mais je suis sûr que vous le comprenez). 

Not dark yet 

Vous connaissez sans doute la Cinestill 800 et sa colorimétrie particulière, j’ai décidé de me promener dans Lille et de photographier quelques courées qui à mon sens se prêtaient bien à l’exercice.

C’est là que le quart de secondes, même à 800 ISO, est léger; j’ai utilisé un trépied et joué du retardateur, mais cela n’a pas toujours été suffisant. Pour m’assurer de ne pas faire n’importe quoi -surtout que la Cinestill n’est pas donnée-  j’ai fait développer la première assez vite afin de corriger les éventuelles erreurs. (au labo Photolix de Lille, que je vous conseille pour leur sympathie et leur professionnalisme).

Bien sûr, je n’ai pas pris que des courées, je ne suis pas adepte des séries trop portées sur le catalogage, j’ai aussi pris des personnes, des bars, des rues : les limites du Canonet arrivent lorsqu’il faut faire vite et qu’il fait sombre, la mise au point n’aide pas et la mesure devient presque illisible.

Voici un résultat partiel et trié de ce que j’ai pu sortir.

Bien sûr, là encore il y a eu des échecs mais moins nombreux, et commencer cette petite série m’a motivé à poursuivre après février, et cette fois sans chronomètre.

Dernière semaine, maintenant que j’ai vu que le Canonet pouvait être lourdingue la nuit mais qu’en s’accrochant c’est faisable, je lui ai rentré une Lomo 400 couleur. Je ne connais pas la pelloche mais il fait pas très beau, ça tombe bien.

Ah ben si, dès le lendemain le soleil est de retour. Quel merdier, si encore j’avais un petit filtre ND pour m’autoriser les photos ensoleillées … mais un Canonet avec un filtre ND perd de son côté chiant que je commence à aimer contourner.

Un groupe de skateurs tente de sauter les marches de l’opéra de Lille, en plein soleil. Vu que l’exercice a l’air difficile j’ai pas mal de chances d’avoir plusieurs tentatives (et pour être honnête, je veux les prendre en l’air, alors qu’ils se cassent les deux jambes lors de la chute m’importe peu tant qu’ils volent haut).

J’avais déjà tenté de mettre le sélecteur de sensibilité sur 200 ISO pour tromper la mesure parce qu’un diaph de surexpo c’est vraiment pas dramatique, mais j’ai trouvé plus simple : l’appareil mémorise l’expo quand le déclencheur est maintenu à mi-course. Donc je vise une zone sombre par terre jusqu’à tomber à f/16, bien sûr à la vitesse maximum. Ensuite je n’ai qu’à maintenir le déclencheur, viser et appuyer. Les skateurs étant habillés en noir, le risque est minimal, au pire tout sera blanc à côté.

Les premiers essais m’apportent un autre souci : le déclencheur n’est pas très réactif, pas assez pour que même la visée télémétrique ne me laisse le temps de voir le type passer quand il prend son élan et le photographier lors de son saut.

Après quelques essais la méthode est toute trouvée, je vise le type les deux yeux ouverts et appuie très légèrement avant qu’il ne s’envole. Voici ci-dessous les deux photos les mieux réussies. Alors à f/16 vous remarquerez une sorte de soupe de bokeh qui, si elle était une soupe culinaire aurait un goût de jus de poubelle qui sent le camembert les vieilles fraises et l’huile de sardines, mais ça a fonctionné.

Skater, Lille
Skater, Lille

Conclusion

Voici donc l’ensemble des essais lors de ce #fevriercanonet : il peut faire du reportage, de la photo de rue de jour ou de nuit, et du sportif avec autant d’abnégation que de mauvaise foi.

Qu’en ai-je tiré ? Premièrement un amour pour tous mes autres boîtiers dont aucun n’est aussi capricieux sur les temps de poses. Ensuite, j’ai beaucoup aimé râler, c’est resté mon boîtier punching ball, mais il apprend à faire autrement : ne pas avoir toutes les marges de manœuvre possibles pour prendre une photo et essayer de raisonner à l’inverse en se demandant ce qu’il autorise à faire est une contrainte à laquelle je ne suis pas habitué et que les boîtiers plus récents et plus pratiques effacent. Ici il faut ruser, changer d’angle, attendre une moins bonne lumière (c’est un comble) ou ne pas faire grand cas de la mise au point.

Un dernier bon point, c’est que je me suis enfin appliqué à développer mes noirs et blancs, et qu’en respectant les temps et les températures, c’est mieux.

Je vous invite à lire l’article que Thomas a écrit suite à ses déboires et ses victoires et n’hésitez pas à chercher le hashtag #fevriercanonet sur Instagram et Twitter, d’autres ont très bien joué le jeu !

Photo de couverture : toilettes de bar; toutes les images © Rich Lem. 

Info spoil : oui, j’ai fait deux infidélités au Canonet durant le mois de février : une pellicule test sur un Pentax PC35AF pour le tester et les quatres derniers jours en partie au Fuji XT2, j’étais en Biélorussie et je n’y ai pas emporté le Canonet. 

Dernière minute : J’aurais presque oublié, on est presque en avril ! Et en avril, ça sera #avrilcinestill. Vous aurez de plus amples explications en temps voulu, mais le principe sera de shooter avec du film Cinestill, au rendu si particulier, que vous avez pu voir dans l’article et dont voici un exemple ci-dessous.