Le syndrome de la page blanche en photographie

red and yellow spots on a blue back

Vide sidéral.

Après avoir axé mes billets sur l’avancée d’un projet photo, et après avoir imprimé tout ça sur divers supports pour diverses raisons, arrive une suite somme toute logique : que faire après ?

Les séries peuvent ou doivent bien sûr se poursuivre dans le temps, et ce même si elles ont fait la grosse part d’un projet « fini ». Il faut comprendre par là que si le projet c’est de faire des photos de rue au Japon en mêlant des visages et le décor urbain et d’en faire un livre ou une expo, je ne vais pas attendre d’y retourner dans 15 ans peut-être pour voir s’il ne manquait pas une photo de Takoyaki devant un coucher de soleil pour parfaire l’ensemble; «faut savoir dire stop».

Mais après avoir franchi la ligne d’arrivée, où aller ? Parce que la photographie est avant tout personnelle, il y a peu d’aides concrètes pour se diriger alors. A force de ruminer, j’ai identifié l’origine du problème, et il est sans doute possible de substituer mes conditions aux vôtres.

Si je devais poser cela de façon mathématique, et Dieu sait que je suis nul dans le domaine, l’équation serait la suivante : (S1+S2)C=P1.

Vous serez d’accord sur l’absurdité de l’exercice, en clair : j’ai deux séries S1 et S2, que j’ai placées dans un contexte, et cela a donné naissance au projet P1. Le projet tenait et aboutissait grâce et à cause du contexte, mais le contexte est parti (ou plutôt « je suis parti du contexte » le cas échéant, celui-ci étant le lieu et le temps). Donc le projet étant résolu par la fin de la contextualisation, je me retrouve avec les deux séries seules, nues, et qui n’ont plus de socle.

La ligne d’arrivée franchie toutes les directions me sont ouvertes, mais je n’ai réellement que quatre choix, et pour cela je vous propose l’image de la boussole. Tout le monde voit ce qu’est une boussole ? Allons-y !

Regarder derrière

Le premier symptôme de la page blanche est l’impression de ne plus avoir d’idée, de ne plus savoir vers quoi porter sa pratique. Ca tombe bien la première étape de ma boussole est derrière moi. Même pas besoin de sortir !

Vous aurez sûrement déjà lu pas mal de choses sur le tri des images, certains préféreront les laisser macérer un mois ou plus sur le disque dur quand d’autres voudront tout trier immédiatement; alternant l’un et l’autre je ne pourrais vous conseiller. Cependant, puisque vous êtes chez vous à ne plus savoir où aller, je vous propose de regarder ce que vous aviez fait il y a un an, mais surtout de l’analyser.

Concrètement, mon gros truc d’il y a un an c’était un voyage à Cuba : je vais faire une planche contact des six photo que j’avais préférées sur le moment, analyser l’ensemble – si tant est qu’il ait une cohérence – puis sélectionner six photos qui me plaisent aujourd’hui. Peut-être demain ne me plairont-elles plus, mais je dois repérer les changements de points de vue.

contact sheet - cars in Cuba

Ici l’analyse est simple et rapide, qui plus est quand on sait que je ne faisais pas une série sur les voitures : ce sont des photos « jolies » ou tout pour le moins ultra standardisées. Je ne reviendrai pas sur le sujet dont j’ai parlé dans mes anciens billets.

Maintenant je vais choisir six images qui me plaisent aujourd’hui.

Je peux me souvenir ne pas avoir « gardé » ces images à l’époque pour plusieurs raisons : celle de l’homme et du bus ne respectait pas assez la règle des tiers, celle de la vieille dame à sa porte je ne l’avais même pas vue, et celle de la jeune femme de dos n’était pas vraiment nette.

Pour ces deux dernières, je regrettais de n’avoir que des jambes qui ne ressortent de cette boutique, cela me semblait vide. Et curieux argument, mais je n’aimais pas la photo de droite parce que j’avais dû la recadrer en carré. Oui, j’étais de ceux pour qui le recadrage est une hérésie. Mais venant du HDR c’était finalement pas trop étonnant.

C’est facile me direz-vous, a raison, de prétexter ne plus trop avoir d’idées pour glander chez soi à ressasser les images du passé, mais il y a déjà une avancée dans cette étape :  je n’aime plus exactement la même chose, et certains défauts qui me rebutaient ne me dérangent absolument pas.

Mais je n’en ai pas fini avec le passé, je vais effectuer un autre exercice : essayer de faire une série cohérente et d’en dégager une thématique dans cette série cubaine.

social photography in Havana

Tiens donc ! Voilà que je fais de la photo de rue typée reportage-social à Cuba, c’est presque aussi banal que d’en photographier les voitures non ? Ou encore prendre les enfants pauvres et les vieillards très ridés en Asie non ?

Effectivement, mais à la différence de l’esthétique automobile, il y a là un message à faire passer, une ou deux interprétations possibles (« quel dur régime ! » diront certain.e.s, « quel touriste voyeur de merde » diront d’autres).

Alors si la facilité de faire de la photo de rue typée reportage social est avérée, je ne la fais pas parce qu’elle est facile, je la fais parce qu’elle me touche. Vous voyez sans doute où je suis en train d’aller non ? Moi, si, la boussole pointe à gauche – ou à droite, mais puisqu’on parle de social, disons qu’elle pointe à gauche.

Cap à gauche

Maintenant que j’ai remarqué que la photographie orientée reportage social m’a interpellé, et après en avoir lu la définition, il faut que je me pose une première question : puis-je faire fonctionner cette thématique avec mes séries actuelles ?

Ma série « Expressions » où je capte des visages de passants est la principale dans laquelle on peut y voir des gens, mais qui dit photo sociale dit généralement un parti pris, un rôle du photographe dès qu’il choisit de montrer une situation.

Faut-il montrer une personne trop riche ou une personne trop pauvre pour critiquer les clivages ? Du déclenchement à la publication le choix serait carrément malsain de ranger mes visages dans des cases et de faire un tri, les gros, les riches, les bronzés, les pauvres et autres catégories que vous pourriez imaginer.

Puis j’imagine le type qui se voit dans la case « gros-moche-pauvre-beauf » et qui en fait travaille à la CNIL, ça pourrait être gênant. Sur le plan artistique, cela se tient, mais je suppose qu’il faut déjà être connu pour que ça passe comme une œuvre coup de poing et non une sorte de « fichage sur les faciès » qui termine en fait-divers.

Social documentary photography or concerned photography may often be devoted to ‘social groups’ with socio-economic and cultural similarities, showing living or working conditions perceived as shameful, discriminatory, unjust or harmful.

Voici en partie la définition donnée par Wikipedia, maintenant mon boulot va être non pas de préparer une question esthétique ou technique – la photo de reportage étant plus avare en matériel ou en technicité que le strobism sous-marin, mais de définir mes critères : qu’est-ce que je veux montrer et partager ?

C’est à mon sens ici la spécificité de thème, dans la famille de la photo de rue : je n’ai pas à chercher une architecture, des visages ou des géométries, mais un ensemble qui me parle, une situation; et n’ayant pas la science infuse, la seconde étape sera d’étudier ce qu’ont fait les maîtres du style, et ce que font les photographes actuels – photojournalistes compris, si leur démarche n’est pas nécessairement de « produire de l’art » – puisque c’est bien la chose qu’un amateur fait – ils peuvent avoir une approche singulière et vous apprendre beaucoup.

Regarder derrière encore

Je vais maintenant me retourner, parce que j’allais à gauche, en regardant derrière je vais à droite. L’exercice ressemble au premier, mais au lieu de chercher une thématique récurrente dans une période donnée de ma pratique, je vais partir d’un thème que j’explore déjà et remonter le temps.

Ma série « Alone », puisque je l’ai commencée il y a deux ans environ en sera l’objet : je vais remonter le temps et chercher des similitudes afin d’affiner mon propos.

Je pars en 2013, dans des photos de vacances alors que je venais d’acheter mon premier appareil numérique « sérieux » (aucun jugement de valeur, mais le compact précédent était vraiment basique) : un Sony A57.

D’ailleurs à cette époque j’avais lu trop vite qu’il fallait fermer pour obtenir du piqué, et je faisais tout dès que possible entre f/16 et f/le-plus-possible ahah bullshit.

Donc entre les photos de couchers de soleil et autres à f/22 pour faire des étoiles avec les lampadaires – je n’avais pas encore découvert le HDR – je retrouve quelques images pouvant correspondre à ma série actuelle.

Bars and restaurants in FL and NYC

Vous remarquez que c’est moins discipliné mais la thématique est là. Mais pourquoi ai-je pris ces photos alors que ma démarche était vraiment orientée vers le souvenir? Je n’ai dû passer la porte que de la moitié de ces lieux, et encore, je n’ai donc aucun lien avec eux.

Je vais remonter plus loin, prendre un vieux carton de tirages argentiques datant du début du lycée – vers 2001 – (oui, je sais que vous comptez mon âge) et ressortir quelques vieilleries. Que vois-je ?

Voici les photos les plus éloignées pouvant correspondre à l’une de mes séries actuelles. Et pourtant il y a eu des trous énormes dans ma pratique entre cette époque et maintenant. Mais j’avais pourtant quasiment la même démarche qu’aujourd’hui qu’est-ce qui pouvait bien m’attirer ?

Le temps qui passe et fait tomber en désuétude, puis fermer ces lieux de vie et de rencontre. Un type ou une dame a passé des années à rêver de ce projet, peut-être l’a-t-il hérité de ses parents ou grands-parents, et ses clients se raréfient, puis un fast-food ouvre pas loin, il arrête de faire à manger le midi, puis la fréquentation baisse à force que sortent les nouvelles consoles. Internet arrive, plus besoin d’aller au café du coin pour discuter avec le voisin.

Cette vision peut sembler caricaturale, mais je suis repassé dans ce quartier, et en 15 ans les deux tiers de ces cafés ont fermé, les autres étaient plutôt vides.

Et puis il y a même des lieux qui m’ont marqué, comme le Blues du Nord à Paris, café que je n’ai jamais vu ouvert mais dont la ruelle à l’époque complètement délabrée, aux lampadaires blanchâtres et aux façades de briques croulantes laissaient imaginer un glorieux passé.

Old closed blues bar, Paris

Je me permets de vous mettre l’image de Google Street View, qui a ma surprise n’a pas changé, parce que je crois que le bar à bel et bien disparu, et des immeubles d’habitation ont pris place, avec un éclairage urbain normal un peu aseptisé. J’ai déjà cherché pas mal, mais jamais rien trouvé de l’époque, du coup je me suis toujours imaginé que ça devait être un lieu de passage à l’ambiance certaine, exactement comme celui dans lequel John Blacksad se rend.

Blacksad comic extract

Peut-être ai-je trop d’imagination, le bar était si ça tombe un vulgaire troquet, mais j’y crois pas.

Après cette brève histoire d’un bar que je n’ai jamais connu, il faut synthétiser tout ça : je prends les bars et cafés pour mémoire.

Je peux tourner à gauche, et aller de l’avant.

Devant.

Le syndrome de la page blanche en est-il vraiment un ? Je n’en crois pas un mot. Si vous ne savez plus quoi photographier, et pourquoi photographier, ce n’est pas que vous êtes plus mauvais ou plus nul qu’avant, mais tout l’inverse : vous ne vous contentez plus de ce que vous faites habituellement, il vous faut plus.

Cherchez pourquoi vous aimiez photographier ceci ou cela, reconsidérez votre travail passé afin de poser vos idées, et remettez vous en selle.

Vous l’aurez compris, inutile d’acheter un Leica et un 50mm f/0.95, de vouloir copier les best pics of the year de 500px ou encore de se mettre à la macro de fleurs pour tester, non, aucune dépense si ce n’est un peu de réflexion et de bons sens et ça tombe bien, c’est gratuit.

© Juan Díaz Canales and Juanjo Guarnido pour le dessins de Blacksad

© Google pour l’image Street View

2018-08-09T14:03:52+00:00

2 Comments

  1. Carla Fiorina 24 septembre 2018 at 19 h 54 min - Reply

    Very interesting blog! I love your close-up portraits on 500px. You have an eye, and ideas. And you look to what photography can say today. I completely agree with you: the pictures of the cars in Cuba are agés… the ones you have chosen ‘today’ are much more interesting.
    Carla Fiorina

    • Rich 25 septembre 2018 at 17 h 59 min - Reply

      Thanks a lot, I try to go on and have a few new posts to come ! You’re courageous to read in French !

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